| Discours de la méthode des invariants dans les sciences humaines |
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Il y a plusieurs façons de défendre et d’illustrer la méthode des invariants. Je l’ai fait une première fois dans L’Effet de vie en l’appliquant à la question de la définition planétaire du phénomène littéraire. Ensuite, j’ai tenté de montrer comment cette méthode apporte une solution au problème apparemment insoluble de la musique pure ou réaliste et comment elle peut résoudre les contradictions théoriques contenues dans le Beethoven de Romain Rolland. Deux études plus abstraites montrent l’une, à propos de la satire, les contradictions trop souvent véhiculées en critique littéraire par la définition ambiguë des genres et, l’autre, comment elle génère une nouvelle dialectique de la comparaison. La tentative qui suit se propose de prévoir par avance l’ensemble des domaines pouvant ressortir à la méthode des invariants et pourquoi. On me dira sans doute que ce n’est pas très scientifique de parler « par avance » du domaine de compétence d’une méthode. Mais n’est-ce pas justement ce que l’on appelle un discours de la méthode ?
Discours de la méthode des invariants dans les sciences humaines
En hommage à Edgar Morin dont la pensée vivifiante irrigue en profondeur ma tentative de découvrir la logique du singulier et du pluriel à l'oeuvre dans le phénomène art
I Jusqu’à présent les conceptions du monde apparues en sagesse, philosophie, mythologie, théologie et sciences humaines sont nées très majoritairement dans des esprits-cerveaux individuels remarquables par une équation psychique personnelle, par une culture ambiante particulière, par une organisation sociale donnée et ce au sein de l’actualité politique, sociale, économique et écologique du moment. Lorsqu’elles ont pu se développer, elles sont devenues des conceptions dominantes dans un groupe donné par le triple fait du rayonnement de la personnalité d’un fondateur, de la pertinence de ses idées et du besoin des masses d’avoir des héros et des grilles de lecture du monde. Elles sont donc entrées dans l’histoire, mais on constate qu’elles n’ont pu s’y maintenir longtemps qu’à la condition de s’adapter à toutes les variables que sont l’évolution des conditions de survie des humains, des groupes qui s’équilibrent ou qui entrent en conflit, des idées nouvelles qui apparaissent et des chefs qui s’imposent. C’est que le cerveau humain est bâti par l'évolution biologique pour modéliser le monde et lui-même en fonction des innombrables données qu’il engramme sans cesse. Toutes les modélisations sont donc datées et localisées. Cela est si bien intégré dans nos habitudes intellectuelles que les historiens et les biographes expliquent régulièrement l’apparition d’idées nouvelles par la situation spécifique dans laquelle se trouve tel ou tel créateur. Un Confucius, un Descartes, un Freud ou un Gandhi ne sont pas apparus dans un contexte simplement humain, mais à des moments particuliers de l’histoire. Or, toutes ces modélisations sont extrêmement différentes les unes des autres. Qu’il s’agisse de religion ou de morale, de langage ou d’organisation sociale, de fêtes, de loisirs, en somme de toutes nos pratiques sans exception, cela se vérifie toujours et la mondialisation elle-même, bien qu’elle tende à l’uniformisation, maintient de nombreuses différences et en crée de nouvelles.
De plus, la très grande majorité des groupes humains qui soutiennent une conception du monde quelconque, qu’elle soit économique ou religieuse, politique ou philosophique, morale ou juridique s’efforce de la répandre dans le monde entier parce qu’elle leur semble vraie. Les humains n’ont pas de coup de sifflet intérieur pour les avertir qu’ils se trompent lorsqu’ils suivent une idée fausse, mais il entendent sans cesse un sifflement discret leur suggérant qu’ils sont sur la bonne voie. Cela s’explique : le cerveau-esprit est construit par l’évolution pour la survie immédiate de l’individu et du groupe. Par le fonctionnement même de la représentation mentale et de la nécessité de la survie, il se trouve au quotidien en face de plusieurs possibles dont un seul va, le plus souvent, se révéler vrai par rapport à la question posée. Le gibier passera-t-il ici ou là ? La pluie tombera-t-elle avant ou après la nouvelle lune ? L’ennemi viendra-t-il du nord ou du sud, en nombre ou par surprise ? Il faut essayer de savoir. C’est ainsi depuis les plus simples problèmes de cueillette et de chasse jusqu’aux questions philosophiques les plus ardues car, au fond, il s’agit toujours, et tout bonnement, de bonheur à venir. Nous avons tendance à dire « vérité » lorsque nous pensons « bonheur ». Le bonheur, du moins ce que nous croyons tel, a spontanément envie de la caution de la vérité. Cela est d’autant plus vrai qu’on sait maintenant grâce à la psychanalyse et aux neurosciences que l’être humain n’a conscience que d’une petite partie des choses qui se passent en lui et plus particulièrement de ses motivations. De plus, les vérités dispensatrices de bonheur sont expérimentales et statistiques. C’est parce que tel acte – et donc telle modélisation – a donné plusieurs fois dans le passé des résultats heureux qu’il se transforme en habitude, puis en loi, puis en vérité, puis en Vérité. Le cerveau-esprit, parce qu’il est majoritairement un « moi », un « je », un « nous » obligés de survivre et désireux de dominer, n’a guère le temps de se formuler la situation différente des milliers et des millions d’Autres qui sont aussi des êtres humains. Enfin, tout être humain est un feuilleté de désirs divers n’ayant ni la même intensité ni la même urgence, ce qui fait que les humains en nombre ne sont pas d’accord sur la définition du bonheur et le seraient-ils un jour qu’ils ne pourraient s’empêcher d’évoluer et de tenter encore une formule nouvelle. Il résulte de tout cela que nous sommes très mal placés pour bien connaître la nature humaine dans ce qu’elle a de fixe et très bien placés, au contraire, pour la méconnaître. Dans toutes les civilisations, le nombre de penseurs qui affirment savoir est bien plus grand que le petit nombre de ceux qui avouent ne pas savoir. Il a fallu attendre des millénaires et des millénaires de civilisation pour arriver, au vingtième siècle, à cette idée simple du pluriel du vrai qui nous taraude aujourd’hui. La science exacte est efficace lorsqu’elle cherche des vérités partielles qui se trouvent devant l’esprit ; les sciences humaines le sont beaucoup moins : elles créent des conceptions du monde contradictoires.
Aujourd’hui, la contradiction entre les conceptions du monde est maintenant devenue insupportable intellectuellement, moralement, économiquement, écologiquement et même démographiquement. La mondialisation née de l’évolution des techniques ne sera qu’une rivalité perpétuelle, une guerre mondiale technologique sans autre fin que celle de l’humanité elle-même, si les différences de conception du monde continuent à donner aux puissants les arguments de vérité sur lesquels ils fondent leur propagande et leur pouvoir. En vue plongeante, l’humanité apparaît maintenant comme un grouillement vivace de penseurs opposés ayant partout la même passion d’avoir raison, de se répandre et de s’imposer. Le monde est une bibliothèque de livres vivants qui vocifèrent chacun sa vérité. Il ressemble à la planète football du samedi soir lorsque montent, de milliers de terrains violemment éclairés, les cris de l’âpreté au gain. Il faut cesser de confondre le moi et le vrai, le nous et le vrai. Oui, quand on prend un peu de recul, on s’aperçoit que l’ego et la volonté de domination mettent en laisse une nature humaine qui n’est pas faite pour être traînée le long des trottoirs comme un petit chien. Dira-t-on que la gloire de la pensée a toujours consisté à créer des conceptions originales ? Certes ; mais aujourd’hui il n’est plus temps. Il faut combiner le singulier mobile de la nature humaine telle qu’on peut la trouver ensemble avec le pluriel des conceptions du monde qui en sont issues. Il faut penser moins ce qui nous sépare et chercher plus ce qui est à l’origine de ce qui nous sépare. Que de livres qui ne sont que des hypothèses de travail qui ne sont jamais suivies des travaux multiples qui pourraient les justifier ou les infirmer ! Aujourd’hui, la culture ne peut plus être le luxe d’un supplément d’âme. Elle doit être une connaissance du cosmos et du microcosmos telle qu’on en puisse bien maîtriser l’évolution. Heureusement, la mondialisation apporte en même temps pour la première fois aux chercheurs assez de documentation pour comparer les points de vue et pour tirer de cette comparaison une description du socle humain, biologique, physiologique et neuronal, qui en est l’origine unique. On ne trouvera l’unité de l’humanité, dans la mesure où elle existe, ni par la victoire d’un seul point de vue sur tous les autres, ni par un mélange composé d’un peu de tout. Dans le domaine des sciences exactes, les laboratoires du monde entier travaillent à des recherches communes qui sont validées par des expérimentations, des découvertes et des modélisations qui obligent chacun à collaborer à l’œuvre commune de la science. Cela n’empêche pas la gloire pour les meilleurs, si c’est de cela qu’il s’agit. Ce modèle peut servir aux sciences humaines pour peu que l’on admette qu’elles sont beaucoup plus difficiles parce que les sciences humaines concernent souvent des phénomènes qui ne sont pas seulement devant l’esprit mais à la fois devant et dans l’esprit. Alors comment faire ? Comment être à la fois singulier et pluriel ? Comment ne surtout pas renoncer à soi – car c’est par là, après tout, qu’on vit l’humain – et comment ne pas phagociter l’espèce dans le corps d’un point de vue particulier ? Je ne puis être un individu vivant si mon contour personnel ne peut être unique et original. Mais je suis inhumain si mon contour déborde du socle de l’espèce. Oui, comment faire ? La question est d’autant plus difficile que le socle évolue quoique assez lentement pour qu'il soit possible de le définir. Les sciences humaines de l’avenir devront combiner le singulier de l’espèce et le pluriel des individus et des groupes en admettant, qu’après tout, le pluriel sort du singulier. La dialectique est possible. On n’a jamais pu prouver que les différences observables entre tous les renards invalidaient le concept de vulpes vulpes. De même, on n’a pas encore démontré que la différence des individus humains invalidait le concept d’homo sapiens. Certes, aucun renard vivant, concret, de chair et de sang n’est LE RENARD ; mais LE RENARD n’est pas pour autant une fiction. Il est un concept abstrait dans la mesure où il sert à penser tous les renards ; il est un phénomène concret dans la mesure où il agit dans l’évolution. Celle-ci, en effet, ou bien crée un monstre à cinq pattes, par exemple, et qui n’est pas viable, ou alors une nouvelle espèce. Cette notion de concept-phénomène n’a rien de barbare puisque toute recherche consiste à modéliser un existant en lente évolution se manifestant différemment des autres existants.
En ce point du discours le but à atteindre est donc la conciliation du singulier de l’espèce humaine et du pluriel des individus et des groupes. Comment faire ? Le modèle de l’esthétique n’est peut être pas inintéressant. Ayant passé de longues décennies à lire et à comparer les arts poétiques des grands écrivains dont l’œuvre a été conservée précieusement par la postérité, j’y ai d’abord trouvé des centaines d’affirmations contradictoires et irréconciliables. On ne définit pas de la même manière, ici et là, en tel moment comme en tel autre des choses (et non pas des noms) aussi diverses que l’acteur, le récit, le public, la rime, le vers, l’intérêt dramatique etc. On se persuade avec effroi de cette vérité en ouvrant les grands dictionnaires de littérature. Il faut des mois pour les lire et des années pour les maîtriser à peu près. C’est dans ce contexte que j’ai écrit mon Pluriel du beau qui n’est pourtant encore qu’une page restreinte de la diversité littéraire, celle qui montre combien les Européens ont eu du mal à passer du préjugé du beau unique à l’idée du beau relatif. Toutefois, une relecture plus attentive de tous ces arts poétiques contradictoires m’a permis d’y trouver, comme on découvre une peinture murale dans le sombre d’une grotte, un invariant, un seul, mais accompagné d’un petit nombre de corollaires. Cet invariant, la notion de l’effet de vie, si combinée avec ses corollaires, donne une définition du phénomène littéraire planétaire : est réussie l’œuvre capable de créer dans la psyché d’un récepteur un effet de vie par le jeu cohérent des formes et des matériaux. Il y a donc bien là un socle singulier et des réalisations plurielles à partir de ce socle. Le pluriel du beau est réel ; le singulier de l’art ne l’est pas moins : les œuvres qui dépassent les limites du socle sont des œuvres ratées qui ne passent pas à la postérité. Il fallait s’attendre à ce que la question de la valeur (que la critique académique veut éliminer à cause de sa subjectivité) soit incluse dans la définition, car ce n’est pas scientifique d’éliminer d’avance un paramètre que tous les grands écrivains jugent d’importance, même si cela pose des problèmes très difficiles. De la même manière on peut s’attendre à trouver des questions difficiles en droit, en morale, en politique et, plus généralement dans toutes les sciences humaines. V En somme, la méthode des invariants admet ce que j’appelle l’ « unidiversité » d’homo sapiens. Cela signifie qu’il faut renoncer aux Vérités universelles, absolues et divines. Certes, rien ne prouve qu’elles n’existent pas. Il y a même dans l’univers des cohérences repérables qui rendent cette hypothèse plausible et séduisante. Mais on sait qu’ils ont toujours échoué, les efforts faits pour trouver l’Absolu et pour se mettre d’accord à son propos. Il est plus sage d’admettre que le cerveau humain -qui n’est qu’un petite part de l’univers- ne peut en donner une image fidèle et encore moins le contenir. Quelle étrange chose ! Les humains ont inventé le divin pour se rappeler qu’ils ne sont pas omniscients, mais ils veulent en même temps qu’il leur apporte les vérités qui leur manquent. Ayons le courage d’admettre que l’évolution a rendu le cerveau humain assez gros et assez habile pour se poser des questions inaccessibles. Tout corps a ses limites ; toute longévité a les siennes ; pourquoi pas le cerveau ? Aujourd’hui l’impossible Vérité a tellement traumatisé le vingtième siècle que, dégoûté, il a rejeté trop souvent toute vérité comme si ce brave cerveau n’était tout à coup plus capable de rien alors qu’il analyse tous les jours avec brio les lois, les systèmes, les structures et même les ambiguïtés qui sont à sa portée. Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus d’universaux accessibles qu’il n’y a pas d’invariants en ce qui concerne le phénomène humain. Ils pourront donner une description fine de son socle. Ce dernier est donné à homo sapiens par l’évolution, c’est-à-dire, pour ne rien oublier, par sa biologie, sa physiologie, sa neurologie, son adaptabilité aux circonstances, sa nécessité de vivre en groupes structurés et hiérarchisés et enfin par un corps et par un cerveau qui ne sont pas terminés à la naissance et qui ont besoin, pour cela, de jeu et d’apprentissage. Ceci dit, la méthode des invariants admet aussi que cette « nature humaine » est partiellement mobile. En effet, elle évolue, d’une part par rétroaction sur elle-même des cultures qu’elle est obligée d’inventer et d’autre part, par interférence avec les nécessités de la survie et les hasards des événements (un déluge, par exemple), des environnements (un changement de climat), de la démographie (une invasion, une épidémie), de la naissance des fondateurs (un Périclès) et, bien sûr, de l’invention des sciences et des techniques (le feu, l’agriculture, la métallurgie, la roue…). L’unidiversité d’homo sapiens exige donc que l’on admette la double réalité naturelle et culturelle du vécu humain. La culture n’est que le prolongement de sa nature parce que sa nature seule ne lui donne pas, comme aux abeilles et aux fourmis, les moyens de sa survie : il faut qu’il les invente. Par inhérence, la nature humaine se prolonge en culture.
En conséquence de tout ce qui précède, la méthode des invariants consiste à chercher, discipline par discipline, les invariants, c’est-à-dire les lois qui commandent cette invention culturelle. La première règle, si j’en crois la mésaventure d’un certain nombre de disciplines dont les objets ont été abusivement réduits à ce qu’ils n’étaient pas, est de ne pas leur appliquer à toutes la même méthode. Chaque occupation, chaque préoccupation humaine doit être étudiée avec une méthode de travail plurielle tirée de sa propre documentation, de ses besoins, de ses réussites et de ses échecs. Si le vingtième siècle a peu à peu renoncé à la Vérité avec un grand « V », il n’a pas encore complètement renoncé à la Méthode avec un grand « M ». De même que chaque artisan doit avoir ses propres outils, quitte à s’inspirer de ceux de ses collègues, chaque discipline doit concevoir ses outils propres. La magie, la mathématique, la logique, le structuralisme, le marché et l’écologie ne sont pas des méthodes universelles. L’humanité est toujours entrée dans un cul-de-sac lorsqu’elle a universalisé une seule méthode. Maintenant, deuxième règle, dès qu’on parle d’isoler un invariant, il faut choisir un corpus mondial sur lequel travailler. Rien n’est plus difficile lorsqu’il s’agit de la connaissance de l’homme : dès qu’il est en cause, il mêle lui-même à tout fait, à toute action et à toute connaissance un coefficient de bien et de mal qui fait partie de sa nature puisqu’il est un vivant qui doit survivre et survivre en groupe, c’est-à-dire dans des sociétés qui, ayant besoin d’ordre, instituent naturellement hiérarchie et pouvoir d’où sortent des bienfaits et des souffrances pour les individus et les classes sociales. Sur le modèle de l’esthétique, y aurait-il donc, dans des disciplines aussi délicates que la morale, la politique et le droit, un moyen de réduire le corpus de tout ce qui a été pratiqué (et donc argumenté par des clercs) à un corpus restreint de choses « réussies » ? C’est aux chercheurs d’y travailler et de s’interroger ; mais l’existence, dans toutes les civilisations, de « sages » dont l’enseignement est admiré par la postérité, est peut-être un indice encourageant. Une chose me paraît sûre, c’est que les « Droits de l’homme » qui sont nés d’une part des horreurs des deux Guerres mondiales et d’autre part de la pensée locale et datée des « Lumières » européennes ne peut être q’une morale provisoire en attendant la recherche d’un invariant vraiment général auquel tous auront participé. La troisième règle suggérée par l’esthétique concerne la question de l’objectivité de la recherche. La méthode des invariants est parallèle à celle des ethnologues, des psychologues, des linguistes et des sociologues lorsqu’ils cherchent des lois invariantes à l’oeuvre dans le comportement des individus vivant en société, par exemple dans les systèmes de parenté. Mais il est des domaines humains pour lesquels la subjectivité est une donnée immédiate du phénomène que l’on étudie. Cela est particulièrement vrai dans les arts et en religion parce que l’émotion esthétique et la foi ne peuvent être que subjectivement vécues. Certes, il est toujours possible de les étudier de l’extérieur dans leur manifestations visibles, mais il y a des choses que l’on n’atteint pas vraiment de l’extérieur. En d’autres termes, je le répète, il y a des phénomènes qui se passent devant l’esprit du chercheur et d’autres qui se passent à la fois devant et dans l’esprit de ce chercheur. La méthode des invariants a été inventée justement pour dépasser les grands risques d’erreurs dûs à l’acceptation de l’expérience personnelle : ils disent où et à quel moment une expérience personnelle dépasse le socle humain, à quel moment elle est toujours expérience personnelle mais sort du socle de la nature humaine car l’humain a cette caractéristique de pouvoir être inhumain, hors-espèce, ce qui n’est pas donné aux abeilles et aux fourmis, ni même aux tigres. Mais ce qui est vrai des arts et de la religion, l’est aussi de l’amour. Je n’insiste pas, bien qu’il y ait là un immense avenir pour les chercheurs. Et peut-être partiellement aussi dans d’autres domaines humains. N’a-t-on pas trop vite éliminé le vécu subjectif d’autres sciences humaines pour y faire entrer un peu vite l’idéal objectif des sciences exactes ? Ce sont au moins des questions à poser et que les progrès des neurosciences encouragent à poser… La dernière règle concernera le travail sur le corpus. Il conviendra de le faire traiter par plusieurs équipes. Le travail solitaire que j’ai tenté en esthétique de la littérature a été imposé par la nouveauté ; il aurait évidemment gagné à bénéficier de moyens plus importants, quoique extraordinairement peu chers comparés aux sommes qui sont allouées aux sciences exactes. Il semble que la recherche préfère le pouvoir de l’homme à sa propre connaissance comme si cela avait un sens d’avoir du pouvoir quand on ne se connaît pas ! Il faut se demander, en conclusion, si la méthode des invariants ne risque pas de devenir dominante à son tour. Je réponds énergiquement que non. C’est que l’ambition qui définit sa méthode de travail n’est pas d’appliquer une méthode à un objet de recherche, mais d’extraire de cet objet les invariants qui vont lui permettre d’inventer une méthode spécifique. Ce n’est pas demain que nous aurons la paix et la justice et la "Voie" de la civilisation sur la terre, je le crains. Mais il ne sera sans doute pas inefficace d’opposer aux puissants, qui profitent de notre ignorance, une connaissance de l’humain véritablement invariante. Ainsi pourquoi ne pas encourager les comparatistes de toutes les disciplines. Ils connaissent de l’intérieur la diversité des cultures ; ils ont conscience de la relativité des choix des sociétés ; ils la vivent souvent au quotidien. Ils peuvent, s’ils le veulent, s’élever au-dessus des chapelles méthodologiques et des influences idéologiques. La recherche de la nature-culture humaine est une de ces quêtes de long souffle et de long chemin qui fait leur vocation.
M.-M. Münch, 1er février 2011. |
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| Marc-Mathieu Münch | |
| Mardi, 01 Décembre 2009 | |


