Accueil Billets d'émotion esthétique
Alain Kremski, Anima Christi PDF Imprimer Envoyer

                                                                   ALAIN KREMSKI

Anima Christi pour chœur, bols rituels chantants (Tibet), gong, petites cloches de temple et cymbale tibétaine.

Eglise des Billettes, Paris, 22 octobre 2011.
 

Cette œuvre sublime dont le titre se réfère à l’âme du Christ est un événement à la fois syncrétiste et post-moderne.

Sur les syllabes d’un texte latin extrait, dit le programme, d’une litanie franciscaine du XIIIe siècle, le chœur chante de longs accords, de longues tenues qui progressent comme les houles de la haute mer. On se croirait volontiers  ou dans le voisinage d’un monastère oriental ou alors, directement, sous la musique cosmique des sphères.

Mais des sons étranges viennent parfois rompre l’harmonie établie comme si ces sphères mystérieuses devaient de temps en temps se restructurer sur des axes nouveaux.

Et là-dessus des clochettes et des bols tibétains viennent piquer, c’est le mot, des notes claires et courtes, audacieuses et colorées. Enfin le gong,  par-dessous, multipolaire et profond, se présente comme une base ordonnatrice des oppositions.

Tout bouge, même dans l’immuable.

Alain Kremski nous a peut-être peint le tableau d’un monde à double postulation. D’un côté la transcendance, mais absconse et la durée de l’Au-delà, mais étrange ; de l’autre notre petit monde affairé, essoufflé, mais pourtant joli. L’auditeur peut se sentir comme directement au contact des fondamentaux de l’espèce humaine.

Plus magistralement qu’avec d’autres partitions post-modernes mêlant les instruments de civilisations différentes, j’ai eu le sentiment d’une émotion musicale mondialisée comme si le compositeur avait cherché, comme un spéléologue, à descendre sous les différentes strates des styles jusqu’au socle de tout l’édifice.

Ainsi le post-modernisme, qui prend son bien dans l’immense menu des musiques du monde sans choisir un plat d’un style donné, rejoint-il le syncrétisme. On y vient naturellement (et l’on sait combien le naturel est difficile en art) sans raisonnement outré, sans articulation forcée : simplement par la juxtaposition réussie de la tenue et de la note qui semblent avoir été cherchées aux deux extrémités de l’axe du temps.

Et c’est sans doute aussi pour cela que je veux rapprocher cette partition de notre théorie de l’effet de vie qui, de même, cherche les fondements des arts humains.

Le chœur de chambre Les Tempéramens Variations et son chef Thibault Lam Quang, qui ont commandé cette œuvre, en ont donné  une interprétation magnifique mettant en valeur toutes ses facettes.

 

Marc-Mathieu Münch

 
 

Marc-Mathieu Münch   
Mercredi, 26 Octobre 2011
 
Passion - opéra de P. Dusapin PDF Imprimer Envoyer

P a s s i o n

0péra de Pascal Dusapin, chorégraphie de Sasha Waltz.


Passion, l’opéra chorégraphique de Pascal Dusapin et Sasha Waltz qui vient d’être donné les 6, 8 et 1O octobre à Paris restera longtemps dans les mémoires si j’en crois mon émotion. Il sera souvent repris tant il ressemble aux œuvres durables. Il sera souvent réinterprété tant ses gênes sont riches de palingénésies ultérieures.

Il nous plonge en effet sans attendre dans un entre-deux angoissant entre la vie et la mort, le sommeil et l’éveil, le sombre et le clair, l’amour et l’abandon, en somme là où les contradictions ne se rejoignent pas, selon l’une des formules du livret, c’est-à-dire… dans la condition humaine. Il nous fait de plus flotter dans une sorte de liquide amnio-culturel imprécis où nagent des allusions à Orphée, à Monteverdi, à Debussy, à Dante, au Serpent, à la Bête, au chœur tragique des Grecs ou à la triste Ariane abandonnée.

Le texte italien confirme l’imprécision volontaire de l’intrigue. Il apporte des mots sonores plutôt que des phrases et presque plus de points d’interrogation que d’affirmations. Il y a là plus de réponses à côté des questions posées que de réponses pertinentes. Pourtant, il parle clairement de désirs-tourments, de surdité et de cécité, de peur et de tristesse et l’on sent qu’une catastrophe est sans doute proche. Quant au  « so tutto » de la fin, au « je sais tout », dernier mot du livret, il n’arrange rien ; il montre seulement qu’il n’y a pas de happy end possible.

Les trois personnages sont des types plutôt que des individus. « Lui » est l’homme lâche, incapable de construire un destin et un amour. « Lei » est la femme amoureuse qui se sent glisser à sa perte. « Gli altri », enfin, sont bien comme tous les humains, des gens changeants, parfois compatissants, parfois méchants, parfois simples spectateurs servant d’écho au drame qui se joue devant eux et à travers eux. La foule, quoi, la pauvre foule de la tragédie grecque.

 Or, c’est ici que se trouve, me semble-t-il, le noyau producteur de l’œuvre. L’imprécision de la donnée et l’extrême ténuité voulue du progrès de l’intrigue risquant de générer une œuvre imprécise et floue, deviennent l’occasion d’un rétablissement magistral. Quand on se demande qui peuvent bien être ces gens qui n’ont pas de nom et pas d’état social, ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent bien avoir à nous dire, on sent que ce sont la lumière, la chorégraphie et la musique qui vont donner à tout l’opéra sa forme. Pascal Dusapin a choisi délibérément une forme au-delà des mots, au-delà du sens, mais cependant très précise. Ces trois arts relèvent le défi. Dans une remarquable cohérence, ils réussissent ensemble un accord de complémentarité avec le texte qui est d’une qualité rare. Mais il faut leur faire confiance.

Aussi savent-ils enfoncer, dans le for intérieur du spectateur-auditeur, plutôt que du sens, les clous poignants et les ondes brûlantes de la condition humaine au cœur de l’homme impuissant et ahuri. Essayons d’en amorcer une analyse forcément délicate et personnelle.

La lumière de Thilo Rheuter n’est d’abord qu’un clair-obscur, que dis-je, qu’un obscur-clair incertain qui n’accroche que les contours des gestes et des corps. Mais peu à peu elle se métamorphose en noir et blanc ou plus exactement en noir ou blanc qui finira par mettre une lumière très crue sur la solitude de la nudité humaine. De même, la séquence filmée dans un décor de cimetière industriel (particulièrement tragique pour les spectateurs contemporains) crée de l’angoisse par sa lumière trop crue, tandis que la toile translucide qui éloigne de nous les blanches danseuses agit comme la lointaine réminiscence de très belles choses revues dans un cauchemar.

Or c’est dans ces lumières qu’éclatent la puissance des gestes et des sons. La gestuelle des danseurs et des deux solistes (qui sont ici dans une cohabitation admirable) expriment bien sûr d’abord l’échec de l’amour et l’incommunicabilité des êtres,  mais ensuite et comme par vagues successives nées les unes des autres, l’impuissance ahurie des humains piégés par la condition humaine. On ne peut qu’admirer l’évidence de la chorégraphie de Sasha Waltz. La scène se peuple de bras, de jambes, de troncs qui se tordent. Les corps se bousculent, courent à contre sens, s’effondrent ou encore s’immobilisent comme des insectes épinglés par un enfant cruel. Ils se chevauchent parfois sans raison ou se brandissent comme des objets. La tendresse réussit rarement sauf dans la mort comme lorsque Lei trouve la paix dans la douce toison de trois moutons blancs sortis de la fosse et de nos fantasmes.

Je parlerai de la musique en dernier bien qu’elle commande évidemment tout l’opéra. Pour aller tout de suite à l’essentiel, je dirai que  là où la chorégraphie extériorise la Passion de la condition humaine sur un plateau noir et blanc, nu, tragique et échevelé, la musique l’intériorise au plus profond de la psyché. C’est là qu’elle surprend puis dessine et colore de sa merveilleuse souplesse les linéaments et les états de l’âme.  Oh, l’extraordinaire palette des solistes, des chanteurs et de l’orchestre ! Les longues tenues, les silences, les frissons des instruments d’une part, les cris, les pleurs, les notes suraiguës fouillent les âmes. D’autre part les rencontres insolites de timbres, d’intervalles et  même de styles expriment mystérieusement les états seconds des protagonistes, états seconds qui sont une des conquêtes des arts contemporains. Enfin la puissance de véritables marées sonores fabriquées  à partir de sons-bruits nés souvent directement des corps entraînent  fatalement les personnages à leur perte.

Pascal Dusapin raconte qu’il aurait aimé être madrigaliste. Avec humour, on le comprend car il l’est ici, non pas de tous les affects, mais des plus noirs depuis la « Passion » amoureuse déçue et impuissante jusqu’au « pâtir » de la condition humaine absurde en passant par l’effondrement des destins. Certes, il faudrait un enregistrement et de nombreuses écoutes pour explorer la partition  qui est manifestement très complexe, très travaillée et très inspirée. Il n’est donc pas encore possible de passer des effets aux faits comme nous aimons le faire dans le cadre de l’effet de vie. Cependant ce qui m’a le plus frappé, c’est combien les choix et les combinatoires de sons et de timbres et de styles paraissent évidents. Cela sonne comme cela doit sonner, comme ça ne peut pas être différent. Voilà une musique qui naît pour ainsi dire directement dans le cœur. C’est dire que l’effet de vie a été fort pour moi et constant.

Ceci dit, le programme et le livret lui-même insistent beaucoup sur le côté noir de l’histoire de Lei et de Lui. Mais n’oublient-ils pas d’autres effets qui, nonobstant le drame du sujet, le doublent pour ainsi dire de beauté ? Je pense bien sûr à la grande qualité des solistes, des danseurs, des choristes et de l’orchestre, à la pureté et à la précision des gestes et des notes, mais aussi à l’équilibre, à l’enchainement, à la justesse  de l’orchestration et de la gestuelle. Cela est manifestement voulu par tous et ressenti par le public.

Pour moi, le meilleur exemple de cette doublure de beauté est celui de la dernière scène. Lorsque tout est accompli, lorsque toute pénombre a disparu et que les héros se sont éloignés chacun conformément  à son destin, au moment où la musique prend congé de nous, une scène, une soliste font signe qu’il est temps de prendre de la distance : ce n’était qu’une histoire racontée ; quelques coups d’épaules et voici que le noir nuage des plaies de la condition humaine symbolisé par un bouquet de ballons noirs attachés au vêtement de la soliste monte en l’air et s’évanouit. Reste au sol, immobile, fragile et beau dans la lumière pure, l’humain, l’humain tout simplement et puis, sous son regard, nous, les spectateurs qui allons commencer à méditer sur nos vies et sur nos folies et à chercher des solutions moins malheureuses. Tant il est vrai que les chefs-d’œuvre de l’art qui créent en nous un effet de vie angoissant construisent aussi par contrecoup de beauté un effort de vie meilleure.

Marc-Mathieu Münch   
Mardi, 12 Octobre 2010
 
Jacques Lenot à Saint Eustache PDF Imprimer Envoyer

Le hasard d’une promenade dans le quartier des Halles à Paris me fait entendre à Saint Eustache quelques minutes d’une musique électroacoustique prenante qui remplit toute l’église comme si elle sortait des pierres, comme si l’édifice lui-même était musique et ne pouvait être que musique.

Le compositeur, me dit-on, donne l’ensemble du morceau le 29 septembre. Je suis assez frappé de ces quelques notes pour inscrire la date dans ma mémoire. Le 29 donc, j’ai la chance d’entendre Il y a de Jacques Lenot d’une oreille totalement vierge.

Du haut des galeries supérieures commencent de tomber de petites notes irrégulièrement rythmées qui semblent venir de clochettes, de cloches et de gongs formant dans les airs un troupeau primesautier de sons faussement aléatoires, de sons qui sont comme attentifs à ce qui va suivre. Ils arrivent à sonorité avec le naturel de jeunes oiseaux jouant dans les airs pour la première fois. Ils s’inventent des formes courtes comme des danseurs qui s’amuseraient à créer sur un plateau des bouts de lignes et des courbes diverses. C’est une musique du haut-espace tombant en fantaisie le long des piliers.

Mais voici que d’autres sons plus longs naissent sans rythme apparent, du moins c’est ce que j’ai ressenti, car il doit bien y avoir des rythmes cachés dans ces sons de longue ambiance. Ainsi le matériau est-il donné d’entrée de jeu en totale évidence.

Alors les rythmes, les sons tirés et les rapports des deux imposent leur présence jusqu’à la fin du morceau. D’un côté, les rythmes gais, cristallins quoique brusques quelquefois où des formules simples –le sextolet souvent- semblent dominer ; de l’autre les sons tirés venus en deuxième lieu engendrent comme un espace aux premiers. Et le jeu s’installe assez vite entre les deux familles. Les longs sons créent des mondes profonds, sourds et gourds où les clochettes se perdent puis se retrouvent en souriant. La nef se construit peu à peu. Les premières données sont développées et variées avec une imagination riche et cohérente en même temps, car « il y a » toujours quelque chose après quelque chose. C’est évident, mais il fallait de l’inspiration pour le faire.

Enfin, l’effet de vie se précisant, l’esprit se met à colorer et à matérialiser tous ces sons. Pour moi ce furent les mondes de l’au-delà des apparences : de grandes genèses puissantes et brouillonnes ; des planètes en gestation traversées de geysers ; des océans d’êtres grondeurs et grondants ; des roulements de formes comme des nuages humides se solidifiant. . .

Et tout à coup, au sommet de l’effet, une voix humaine infiniment émouvante : ecce homo dans l’univers...

Paris le 29 septembre 2009

Marc-Mathieu Münch   
Mardi, 29 Septembre 2009